L’homme déraciné d’aucune-ville

Il ne nécessite pas de venir de quelque part pour le regretter dans l’ici.

Il y a des pays entrevus en rêve, qui n’ont ni drapeau ni monnaie, qui offrent un terrain vague et du matériel pour le deviner. Du matériel mental. Parce que sous les pieds il n y a que du gravier, ou de l’herbe, ou des trucs dans l’genre.

Il y a des instants dans l’instant qui offrent des vertiges : ne plus être là, en face de toi, à t’écouter parler ou simplement déambuler dans la rue, lire les affiches de pharmacie tout bas et se savoir dans un gouffre spatial. J’aime bien Star trek (ça fait partie des choses qui me font me sentir réelle, tout comme le mot  »gentiane » et les évocations de quelques métiers bizarroïdes : ostéopathe, martyrologue, archiviste). Un jour à Paris, je me suis engouffrée dans un salon littéraire un peu minable, parce qu’il faisait froid et que j’avais besoin de voir des visages qui écrivent. Là-dedans, j’ai croisé Alain Mabanckou, qui parlait de littérature-monde. J’ai compris. J’ai compris que l’on pouvait  »venir » (d’une forme ou d’une autre) d’un autre pays, sans y avoir mis les pieds. J’ai su que je pouvais écrire africain, que j’avais des périodes perses, que j’étais inévitablement attirée par les mots-Serbie. À ce moment précis, j’ai senti une trappe s’ouvrir sous mes pieds. J’ai pensé à tous ces cahiers de voyage que j’avais secrètement écrits entre les lignes de ce que je pensais être une prose immobile. J’ai su que j’avais visité l’Asie, en employant des phrases plutôt que d’autres. Je découvrais un pan de la littérature totalement mystique et obscur. J’ai eu un peu peur, je me suis dit MERDE tout est à redécouvrir, c’est vrai, genre tout le temps. Parce que oui, il y a cette phrase qu’on entend dans un café, qui sort toute seule  »tu verras tu retrouveras ça / et ça, ce sera nouveau ». Non. Vous n’imaginez même pas à quel point tout peut être nouveau, à quel point une intervention d’Alain Mabanckou un soir de froid dans Paname peut tout changer.

J’ai pu mettre des mots sur mes flash de mélancolie. Il m’arrivait de marcher dans la rue, me stopper net, et me souvenir d’un instant créé dans l’immédiat. Ou de me souvenir de choses qui me paraissaient loin, transpercer l’enfance, débarquer d’Aldebaran ou de Mongolie. Nous avons tous vécu ailleurs et des dizaines de fois, nous avons tous des origines littéraires, des croisements de capitales dans nos inflexions.

Je sais qu’il y avait du parc de Kalemegdan dans cette nuit, ce qui explique peut-être la barrière de la langue et les silences (qu’on ne traduit plus).

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Souvenirs d’été

Ces petites après-midi de fureur dans l’été… Les odeurs de textures : le cuir mouillé d’iode, les pieds qui brûlent sur la paille tissée, l’effluve écoeurante du chaud dans le soir étroit, la natte d’une fillette émanant des tisanes (millepertuis/tilleul), et des baisers de vieux, le silence réconfortant des bestioles sur les agrumes, l’été qui agite pour mieux endormir.

Je longeais les auberges et les bric-à-brac de mon quartier, je découvrais pour la première fois à Paris que tout était à côté. Le métro crée l’illusion d’une map d’heroic fantasy, d’arcanes éreintantes, alors qu’en deux pas réels nous galopons du marchand de babouches au Boulevard Haussmann. C’était quelque chose comme septembre et tout débordait de feuilles mortes. Je me rappelle de la grande artère jaune, avant les galeries, qui m’a donné envie de marcher avec les yeux.

Le parc Monceau est un souvenir désagréable. Dans l’herbe pour méditer, un essaim d’enfants diaboliques m’entoure. Ils montrent du doigt le chien qui pisse en se sentant obligés de dire oh regarde le chien il pisse LE CHIEN IL PISSE et forcément il fallait que le chien pisse sur l’arbre d’à-côté. Plus loin il y avait des adolescents qui fêtaient un anniversaire sur la petite colline. J’ai pensé à mes amis et aux balades que je faisais avec ma mère et des amis de la famille et ma demi sœur et tout ça. Tout d’un coup ça m’a semblé très très loin et brisé. J’ai aussitôt pensé à cet ami parisien, rencontré quatre jours auparavant sur les quais de la Villette, qui m’avait fait découvrir l’énorme parc de Vincennes, où les sosies d’acteurs français boivent des diabolos sur des péniches. J’ai ressenti toute la mélancolie du monde dans ce foutu parc Monceau.

Il y a un endroit dans le parc, où il y a des colonnes sorties du sol comme des évidences, et où il ne faut pas aller. Parce que c’est trop près de l’eau et qu’on ne peut pas en distinguer la profondeur. J’ai eu très envie de parler. J’ai senti que l’écriture m’avait fermé quelques portes sociales.

Pour le retour, j’ai opté pour cette ruelle où c’était carrément l’automne. Il y avait les bourrasques qui troublaient tous les points cardinaux, des chambres de bonne surchauffées au gaz. Je devais parler, parce qu’il y avait des journées où ça se passait uniquement dans ma tête (à part quand je m’exclamais, sous la douche). Dans un café il y avait ce qui s’apparentait à un professeur d’histoire, géographie. Retournée par la pluie et le chemin du retour, il m’a demandé d’où je revenais.

J’étais au parc Monceau, à côté d’un chien qui pisse.


 

(je crois qu’il y a encore du travail)

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du gasoil sur la rétine

Araki - flowers
Araki – flowers

 

Des peaux de bête autour des doigts

Lierre et salive dans le cou

Baiser le suc et danser dans les bois

(Cambrer les branches dans les cieux roux)

/

Mâcher dans la terre et hennir des Dieux

De Monténégro Bombay ou Vienne

Se réveiller laïque, mordu par

Tiques et monstres de nuit

Démêler les traces et les gênes

X Y, vers luisants autant qu’il pleut

/

Se vouloir autochtone des saules

Clio, Polymnie sans voile, Melpomène

Y voir du sens dans la prose,

saluer références molles

Que Poiêsis malmène!

 

 

 

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J’en ai marre du monsieur laid

 

Quand j’étais petite, il m’arrivait de prendre le bus sans raison. Pour voir défiler le lac, les maisons, capter des interactions à travers les fenêtres. Il me fallait surtout documenter les prémices de ma thèse :  »les vieilles personnes continuent-elles d’insister pour être dans le sens de la marche ? ». Je l’avais développée peu avant les années 2000. Je constate que, bien qu’ayant pris deux centimètres et demi, je ne termine jamais rien. Mais là n’est pas la question. Je prenais le bus pour voir des visages, car je dois honteusement avouer que rien ne me détend davantage : il y a quelques mois, je feuilletais des catalogues évangélistes avant un entretien professionnel. Il y a la masturbation, les anxiolitiques, et les désespérés. Je suis trop saine de corps et d’esprit, je préfère me moquer des gens qui continuent de porter du lin turquoise en 2016, mais là n’est pas la question. Je prenais le bus, et à la hauteur du petit arrêt en bois beige, montaient systématiquement un homme et une femme.

Toujours la même rengaine, ils s’installaient face à moi, et la femme parlait beaucoup. Il aura fallu quatre ans de chassé croisé pour que je puisse entendre la voix de l’homme, au détour du rayon Luminaires dans un magasin de meubles suédois. Durant quatre ans, j’ai gobé toutes ses interventions gestuelles dans l’espoir de deviner des inflexions propres à sa laideur. Je lui ai prêté des nationalités multiples, bouts de tissus remplis de suie et de soupe qu’on rapièce car  »cela doit essuyer », et rien d’autre. Cet homme n’avait qu’une seule fonction, celle de prendre les transports publics et d’acquiescer. Ainsi que d’être fondamentalement laid. Je ne pouvais me résoudre à cesser de le fixer de le haïr en silence.

J’en avais croisé, des personnes laides. Mais d’une laideur que l’on parcourt horizontalement, entre deux somnolences. Des petites asymétries qui font marrer, oh! Grimacer, de temps à autre. Mais on oublie, et maintenant voilà un paysage, et un animal quelconque, et un geste maladroit, et la vie continue.

Mais ma vie à moi… En avait-il quelque chose à foutre ?

Je lui reprochais tous les égoïsmes valables, le maudissant jusqu’aux souliers, que j’imaginais déformés par une démarche lasse et lâche, des chaussettes sans délais, un abandon global. Une résignation. À mon avis, il ne parlait pas pour cette unique raison.

J’appréhendais l’arrêt de bus chaque jour que des Dieux turquoises faisaient, je tournais la tête de dégoût pour éviter de croiser leurs regards. Oui. Durant une année, je fixais avec application le château, les petits jardins secs, l’hôtel de luxe (une fois rénové, une fois enneigé, une fois vide, une fois plein), les épiceries qui se succédaient chaque mois – à côté de la station service aux prix défiant toute concurrence ! J’entendais la femme. J’entendais les mouvements agacés de l’homme. J’entendais ses yeux j’entendais ses lèvres et je serrais les poings jusqu’à la salle de sport, entrée du village, qui signifiait délivrance et repos de l’esthète.

J’ai pu grandir sans trop de difficultés, y repensant quelques fois, mais ayant heureusement déménagé loin dudit village. J’ai failli renié son existence, le cantonnant au bus et rien qu’au bus, aucun quotidien extérieur lui étant possible. C’était sans compter sur ma mère, qui par de drôles de forces des choses connaît tout le monde, le monde digital, le monde réel, le monde des adultes et le monde nocturne de la restauration (mais je n’écris ni mes mémoires, ni les siennes, là n’étant pas le sujet). Ma mère ne fait pas de différence entre le beau et le moche, elle a vraiment trop de chance. Elle sourit tout pareil aux monstres qu’aux séraphins, aux éclopés, aux déesses hindoues, elle sourit beaucoup (à croire qu’elle ne voit pas toujours à qui elle sourit, parce que bon l’air de rien, on ne peut pas toujours faire semblant).

Donc un jour que nous devions acheter des meubles (années 2000, toujours pas de thèse sur les personnes âgées malades dans le sens de marche inverse des bus) loin de chez nous, j’ai revu ce type. Toujours rouge de partout, bouffi, les yeux enfoncés, toujours la même gestuelle lente et collante, toujours des petits cheveux électriques et les contours de la face rabotés, toujours le col humide de malaise, lui sans la femme qui parle et lui qui regarde ma mère, entre deux lampes très Artdéco, une rouge une orange (mes souvenirs concernant l’Homme sont très précis, comme dans les récits de phobiques/récits post-traumatiques), ma mère qui dit  »Hé ! Patrice ! ».

Patrice.

Je n’aurais jamais voulu mettre de nom sur cette apparition. C’est comme nommer une angoisse, et maintenant toutes les angoisses du monde ne peuvent être autre chose que des Patrice, tous les coins sombres et sales d’un monde injuste, toute la bave des punks et des insurgés s’appelle Patrice, toute la haine toute la peur tout ce que j’avais occulté s’appelle Patrice. Et il agite la main en souriant, il demande (comme s’il avait toujours parlé ! Quel culot ! Comme s’il avait le droit !) des nouvelles. Il ne me regarde pas. Nous savons, lui et moi, que nous ne sommes pas destinés à converser. L’échange est bref.

/Tu le connais ? / Oui, il passe souvent au bistrot.

/Mais je le croisais sans arrêt dans le bus ! / Oui il n’habite pas loin de chez nous.

Un bout de monde qui s’écroule. J’avais entendu sa voix et j’allais certainement le revoir. Peut-être même en fin de journée, la nuit, et là il ne se gênerait pas, il me saluerait avec son attitude visqueuse, et je devrais le reconsidérer, lui, ses phalanges jaunes, ses sourcils inégaux, lui tout entier dans ma vie.

Je me rappelle du jour où nous étions descendus au même arrêt, un jour de fête, toute une ville qui s’agite, alors tout le monde y va, je me lève, il se lève, il frôle mon bras, je ne peux pas crier, je ne bouge pas mais je crève de dégoût.

Depuis, je vaque à mes occupations. Il m’arrive de trembler, oui, un flash, une secousse. Avez-vous déjà senti des compatibilités avec les gens, dans l’air, dans le dos, quand la personne passe derrière votre chaise ? On peut frissonner de plaisir. Cela ne trompe pas, en général. Et bien, sans le voir, je sens une électricité dans l’air depuis que je sais que ma mère connaît Patrice et que je n’en ai certainement pas fini avec lui.

 

 

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C’en était trop. Il fallait gérer les étoiles qui faisaient mal aux yeux la nuit, les bruits du matin versés dans un amplificateur en porcelaine, la rage des gens toujours plus lourde et indigeste, qui coule le long de leurs bouches molles, les discours creux et toutes ces matières synthétiques qui rougissent la peau, auxquelles nous nous habituons jamais vraiment, mais que l’on se voit enfiler en faisant semblant d’avoir le choix : on lève un cintre, puis l’autre, on propose les couleurs aux nuages et on sort de chez soi comme d’une purge, pour saluer le monde et les brins d’herbe avec tout plein de distance et de politesse.

Il fallait se réapproprier Violette.

J’ai passé des années, l’âme flottante, à la recherche de membres en kit, à courir après une ombre de chair qui empêcherait la décantation (donc la folie).

Avez-vous déjà vécu

des lundi, des mois, une vie

dans le mauvais corps

S’imaginer sous d’autres coutures, se regarder marcher et la vue se brouille, ce n’est plus nos pieds notre foulée nos chevilles mais un support aléatoire, une chose qui ne reflète pas les mots, les cris, les rires. Un faux raccord. Et les gens font toujours remarquer le trop plein. Puis il y a les changements. L’air. L’apparition des clavicules. Ils deviennent gentils. La perte invite l’amabilité. Ou le malaise. Il a fallu habiter de nouveaux mouvements – plus fluides – plus maladroits. Il fallait cligner des yeux trois fois pour que les contours soient nets. Les mots ne pouvaient plus être les mêmes, la démarche non plus. Les poignets ne pouvaient plus faire cela sans évoquer ceci, il devenait indécent de dévoiler les genoux, auparavant innocents et jeunes, des moteurs ronds de bateau. Et lorsque tout devenait simple (jardin d’acclimatation), il fallait remarquer les angulosités, s’inquiéter à haute voix et faire trembler les fondations, déjà graciles déjà prostrées. À peine installée qu’il fallait défaire, dévoiler au monde une féminité à reculons, du bleu Klein qui flotte sur les fesses – croquer une orange sur le perron. S’éclabousser les seins, plus les mêmes forcément. Sourire au facteur, qui regarde les clavicules, qui accepte de donner le journal. S’essuyer les lèvres et le nombril, étaler le suc doré, ressentir la texture délicate du jus, fixer le fruit et le remercier de raccorder une fois de plus l’épiderme aux organes et aux mots, dire – articuler –  »coccinelle » ou encore  »transatlantique » et savoir le son accordé avec le contenant, entendre l’écho dans l’orteil ou encore dans la joue, la hanche, les lettres glisser un peu partout ; c’était vivre. Et avant, c’était regarder les mots s’écrire, noircir le papier, au risque de ne jamais s’écouter les lire, c’était passer à côté des minutes, des lundi, des années, c’était compter ce qui avait le droit d’entrer, c’était ces absences dont je te parlais, où l’on aurait pu m’annoncer des morts ou des amputations que j’aurais acquiescé, une main sur le ventre tentant de me faire naître et  »coccinelle » qui tournoie dans la tête et dans la mauvaise enveloppe sans pouvoir être crié à travers les bons pieds le bon dos le bon visage.

 

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Histoire d’eau

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éloge de l’ondinisme

Aujourd’hui, enfin hier, j’ai reçu une lettre de Madame K.

Elle me disait qu’elle avait lu tous mes romans dans son internat de jeunes filles, qu’on lui confisquait parfois mes poésies, mais qu’elle arrivait toujours à les récupérer avant d’aller dormir.

Elle me parlait de ses leçons, je ne m’y attardais guère, puis j’ai relevé, tout en bas de sa missive et sous son écriture tremblante, une invitation le soir-même quai Voltaire pour me faire ce-que-je-savais-qu’elle-me-ferait.

Nous avions rendez-vous dans ce nouveau café très à la mode, elle ressemblait à ses mots : de gros cheveux rouges et des airs de salope. Elle a commandé une tisane à la menthe en usant de manières puis nous avons attendu. Elle a dû commander une tasse à nouveau et j’ai parlé de mes livres d’un air agacé car le temps était long et que je bandais déjà un peu.

Puis, entre Julliard et le deuxième recueil, elle s’est mise à gigoter sur sa chaise. Je lui ai ordonné de terminer son infusion en piétinant ses orteils, pour minimiser sa fuite.

Pour tenter de m’achever, et elles font toutes pareil, elle a gémi quelques plaintes et des gros mots comme Oh s’il te plait, je dois aller faire pipi maintenant, ne fais pas l’enfant. Je lui ai demandé de rester assise jusqu’à ce que ça devienne une urgence. Tu peux imaginer ce beau monde autour des tables, qui parle fort et sait tout ! La mignonne portait l’une de ces grandes jupes à plis, qui marquerait le moindre relâchement et lui ferait un pantalon de garçon, tellement qu’il collerait entre ses cuisses ! Imagine cela parmi les jeunes filles ! Oh. Et parmi les familles, dans les rues encore toutes pleines de lumière et d’agitation…

Je l’ai vue devenir mauve et suppliante, un petit animal gonflé. J’ai dit ça  va t’es sûre ? Nous nous tutoyions depuis une heure et c’est à ce moment qu’elle a dirigé ma main sous la table, sur ses jupons tièdes. Elle venait encore par saccades chaudes et son visage cessait de se crisper – son ventre devenait mou. Je pouvais y appuyer mes doigts, brusquant les flots et tout formait une petite flaque sous les tissus, juste avant ses genoux ronds. Elle me dit tu n’en parleras à personne hein ? Elle le dit à mi-voix et je vois ses yeux qui se mouillent et je peux même imaginer ses socquettes ramollies.

J’ai pris mon air fâché, j’ai secoué mon autre main avec vigueur, simulant une gifle. Mais je lui ai fait peur, je pense que c’était sa première fois. Je lui ai donné ma veste de costume, elle s’y est emballée et nous sommes sortis sans payer.

Je ne sais pas si tu me suis toujours, mais l’enfant était couverte d’urine, serrée dans son vêtement du dimanche un jeudi soir dans les rues de Paris, et je l’ai emmenée dans le hall d’un immeuble pour soulever sa jupe avant de la prendre, sans considération, contre la rampe d’escalier. Je lui ai demandé de me décrire la scène à nouveau, et cætera.

J’ai ramené en bon prince Mademoiselle K à la porte de l’internat, où elle était attendue et grondée d’avance par une maîtresse chauve. Puis je l’ai regardée s’éloigner à cloche pied, dans mon foutre et sa pisse, et je te le demande, si tu y passes, prend donc de ses nouvelles et écris-moi.

Je t’embrasse.

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Phylactère / retour au sens

Normandie, 21ème siècle

 

Dans les hauteurs de Trouville, nous pouvions même plonger dans la mer, si nous en avions envie.

Quelques cyprès zébraient notre vue, mais rien de grave. Jamais rien de grave.  Les odeurs de tiède (indiscernables de celle de la vapeur d’eau mêlée au sel marin) bernaient nos horloges. Il fallait fixer le cadran très fort pour y croire : il y a des régions elliptiques, qui font la moue aux conditionnements par l’heure. À dix-sept heures, nous aurions pu avaler des melons entiers.

Sur les plages de Deauville, il y a des sortes de buttes de sable. Réunions d’enfants footballeurs et de couleuvres. Ils auraient pu se servir de ces tas pour jouer au volley (j’y pensais souvent), et puis j’oubliais car j’étais nulle aux sports d’été. Tu as voulu monter tout en haut pour regarder le ciel, comme une nappe déroulée. Notre épiderme se muait en écorce granuleuse, nous étions alertes mais totalement purgés. Apolitiques, asymptomatiques, asymétriques (tu étais tout en haut de la dune). Je garde encore l’intime pensée que nous étions une lucarne entre deux mondes, un voilier, ces jolies tasses à thé en verre épais (si jolies que l’on ose à peine y verser sa tisane). Nous aurions pu être orphelins, les cheveux aspirés par la bouche, à tapoter dans les sillons de la butte.

Il y avait eu Honfleur, des étoffes qui rendent visite à Erik Satie, nous dansions de travers sur le port. Les cendriers des bistrots étaient à vendre (absolument tous, et même la table parfois) et je me rappelle avoir eu peur de ne plus trouver de contenances. À travers ‘’contenances’’ j’entendais : préoccupations. Prénoms, chiffres, conscience. Je vivais en transparence des cris de mouettes, des flaques de pisse des chauffeurs de bus, de la sudation de fillettes en lycra (qui jouent mieux au football que l’équipe de Deauville), d’instants mous de tableaux catalans.

Il aurait fallu faire des mathématiques, gymnopédies de poignet, pour se rappeler à l’ordre. Et pendant que tu cherchais la maison de ton enfance, je faisais disparaître les bleus sur mes genoux à coup de pressions hâtives.

Comic-strip délavé sur une planche gondolée (pistache, eau, sang), il serait faux d’évoquer les phylactères.

Le chant des couleuvres comme bande narrative, une vie entre deux pages collées par des Mr.Freeze.

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Le mouvement nouveau est arrivé

 

La liberté, c’est le mouvement. Qu’il aille en direction de la mort ou qu’il s’agisse d’un entrechat de ballerine, d’un jerk désespéré des bas-fonds d’une ville en ruine, du saut d’un amputé.

Maintes fois j’ai tenté de définir, à voix haute, mes préoccupations spatiales. Il fallait occuper tout l’espace, ne jamais cesser d’être alerte. Puis, avec le temps, je l’ai relégué au rang des troubles obsessionnels, des névroses cyclothymiques.

L’autre jour, je me suis surprise à faire un détour de deux heures : par peur de devoir attendre mon train une dizaine de minutes, j’en ai pris un autre, pour changer une fois à destination et devoir marcher jusqu’à l’immeuble (arrêt de bus – centre social – petite épicerie – église bauhaus – crachat – 6ème étage). J’ai eu tout le loisir du monde à réfléchir aux sens de mes vies et à l’absurdité de mes entreprises : mais pourquoi diable bordel, préférer le mouvement à la logique ?

La lenteur est purement sexuelle. Les latences ont été inventées pour les siestes de mai. Mai n’en finit jamais : faites l’essai. Postez vous chaque jour à la fenêtre, à 23h48. Vous n’êtes personne. Mai, c’est l’Andalousie et des cerises trop mûres, oscillantes d’ocre et de corail amer. On les suspend derrière nos oreilles et on revoit la préparation du café froid, le lait condensé sur les tartines, on étouffe un haut le cœur en tripotant l’harmonica d’un enfant de quartier. On veut souffler, et les premiers moutons de poussière chatouillent les lèvres. Le mois de mai rime avec le chiffre 14 et les jeux de chiffre dans les magazines de vacances. Fabrice (nom fictif qui va de pair avec mai, 14, dulce de lèche, etc.) s’accoude à une grille de chiffres. Il sourit comme si elle était réelle, cube ludique en bas de son immeuble. Mai ne passe pas.

Il faut évincer la lenteur de la pratique logique, repenser le mouvement sans fioritures, tractatus logicotruc. D’ailleurs je vais vous raconter un truc :

J’ai pu écrire, former des mondes à l’horizontal, dans mon lit, mais je n’ai jamais autant créer qu’en mettant un pied à terre pour aller manger une poire.

Je peux faire mille fois le tour d’une ville que d’attendre cinq minutes le bus qui me portera au point Z. Ces gens debout, ces gens assis, ceux qui s’agrippent aux barres de métro, ce sont des gens qui luttent et créent – chaque fraction de seconde. L’équivalent littéraire serait le fragment : des tas de petits rectangles de lettres qui se poussent à chaque fécondation, des galets qu’on lance en ricochet avant que la trace ne s’étiole totalement, une armée de présences-bactéries qui pullulent dans la vierge latence (la prostituée du 14 mai).

La poésie – le mouvement – l’entre-vie.

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PuZZle

 

L’obsession des dates

Il y a neuf ans je rentrais de mon premier voyage à Paris. On m’avait forcée à terminer mon sandwich dans le TGV. Je l’ai vomi derrière une caissette de journaux à la gare, sur le coup des 20h30. J’étais déjà émétophobe. Sur le trajet du retour, dans la voiture et dans ma tête, je chantais “Tout va très bien, Madame la Marquise, tout va très bien, tout va très bien…”

 

L’un des premiers malaises esthétiques

Ma belle-mère nous traînait un peu partout, enfants. Elle tenait des stands avec des handicapés mentaux, ils vendaient des bijoux en terre cuite et des pâtisseries. J’avais peur de réagir bêtement face à eux. Alors je n’y allais pas. Je ne comprenais pas pourquoi il fallait toujours aider tout le monde.

Une fois elle nous a emmenés dans un endroit terrible : après le dîner, elle nous a conduits dans un carnotzet qui empestait le fromage et l’humidité. Il y avait un couple de suisses un peu oranges, rétractés comme des accordéons, qui projetait sur un mur visqueux leurs photos de tour du monde à vélo. Le public posait des questions idiotes comme “Combien de fois avez-vous dû changer de roues les premières années ?”.  Je ne côtoyais que des adultes mais, parfois, je n’avais pas envie de jouer aux mêmes jeux. Je me souviens m’être dite “plus jamais”, et je voyais des edelweiss illustrées dans le générique, un folklore helvétique qui me faisait déjà grimacer. Je ne supporte plus les accents. Je recherche une diction parfaite, un ton monocorde, aucune anomalie.

 

Le concombre de mer

Il avait le double de mon âge et m’avait offert un porte-cigarette. Autant vous dire que le geste était tendre mais que je n’en avais rien à foutre. Je lui ai offert un livre recensant les plus grands classiques cinématographiques des années 50. Il m’a photographiée parmi les pissenlits, et j’ai dû le rassurer quant aux réactions de ses amis sur notre passage. Il avait les plus belles santiags qu’il m’ait été donné de voir, j’ai su à ce moment-là qu’une partie de mon histoire devait être réécrite et que je jouais – parfois – au même jeu que les adultes. Je nous revois danser au Régine comme des starlettes sous acide.

 

Montagne et Beckett

J’avais trop rincé la laitue. Elle gouttait dans la sauce. Par contre, je t’avais offert des fleurs oranges et jaunes (je crois). Il pleuvait énormément et le jardin flottait sous d’autres eaux. La montagne était Atlantide et j’apprenais la (poésie) orale.

 

L’été à Biarritz

Premiers émois de petite fille. Les garçons miment les dinosaures pour nous impressionner. Les veines du stégosaure transparaissent sous sa tempe. Il creuse dans le sable mou des ponts-levis, alors que le reste de leurs sorbets sèche entre leurs phalanges. Leurs mains collent à la pelle. Les femmes se déshabillent dans les cabines de tissus, et quand elles reviennent leur peau change de couleur. Je m’enfonce dans les vagues pour rougir.

Il faut parfois inventer des étés à Biarritz.

 

 

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Quitter la ville

Je ne pouvais pas dire que c’était une ville debout. J’en ai connu, des villes dressées, mais celle-ci ne devait pas se faire prier pour plonger ses pieds dans le petit lac, se grandir horizontalement pour se planquer dans l’écume.

Je pensais que l’on quittait des villes – de manière définitive – qu’à partir d’un certain âge. Comme certains prénoms me semblaient attribuables qu’à la trentaine passée (Pascal, Rose-marie, Jean-Luc), il m’était aisé d’imaginer des adultes ou des retraités quitter des villes, sans se retourner, marmonnant des adieux dans des barbes ou des foulards en lycra.

Les humains font des voyages, font Chicago, Bilbao, Saint-Raphaël, Juan-les-Pins. Toujours cet instinct de colon, ce frétillement interdit dans ce pied, que l’on a, que l’on pose au sol. On habille, on englue, on obtient. De visiteur, on loue, puis retroussant nos fictives manches pleines de fange et d’engrais, on balance des écus dans un pot en zinc, on se laisse gouverner par des lopins de terre. L’espace jaune comme allié, il faut labourer, toucher l’organique, faire corps.

Je ne pensais pas un jour découvrir une ville pour la déconsidérer, même sur la pointe des pieds. Amis, sachez qu’en la quittant, nous ne laissons pas derrière nous les acteurs de ces mouvances, les maisons, les cabines téléphoniques, les usages, les manières qu’elle nous inculque (la ville est une vieille femme capable de préparer des confitures et de nous disputer d’y plonger la cuillère), les orties, les animaux qui n’existent que la nuit, les lapereaux magiques, les insectes irisés, non, les terrasses, l’empreinte des saisons, se dire qu’ici en printemps il était facile d’avoir des heures de soleil sous cette inclinaison-ci, non, les commerces…

Nous quittons également des mots, et une manière de les prononcer.

C’est tout un langage qui doit se déconstruire, à nouveau, se lester d’un rythme.

Je me suis enfuie par cette ruelle (coiffeur, bijouterie, brasseurs) pour ne pas louper une correspondance pour Paris, j’ai pleuré dans le parc où l’on plante des seringues dans les fourrés. J’ai écrit en face de chiens errants dans la Rue du Milieu, adossée aux briques râpeuses d’un magasin de fleurs (il faudra aussi quitter les postures)

Nous avons acheté ces pains chez l’Italien, pour les manger à même le canal, même s’il fallait ne plus se parler. J’ai dit  »Bonjour » un jour, pour la première fois, à une inconnue. J’ai fumé un cigare sur les pavés de cette place, après un entretien quelconque.

J’ai également fait semblant de la connaître : guider des voyageurs dans des noms de rue, les imaginer perdus, morts de froid dans un autre village. Et puisque le temps doit passer aussi vite, que je suis née avec un prénom que je vais garder au-delà de trente ans, qu’il faut se défaire de tout et même des sens, il sera urgent de quitter la ville, de la laisser dormir

– car c’est bien connu, une ville que l’on laisse se retient de vivre, au mieux, jusqu’à la prochaine fois.

Je repense aux villes que l’on laisse derrière. Certains incorrigibles mélancoliques me diront que nous les transportons un peu partout, semblables à des cotillons, qu’une nouvelle destination n’est qu’une kyrielle d’autres HLM empaquetés, lyophilisés. Il n’en est rien. Il faut tout reprendre à zéro et retourner la couture de nos pardessus. Il faut oublier les sons, les formes, les odeurs pour pouvoir les écrire et tout cristalliser à l’intérieur de l’armoire.

 

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